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Désespérance ou persévérance ?
Le démon fait que l’âme s’impatiente pour ses manques de dévotion, ou de goût dans la prière et dans ses autres exercices, lui faisant croire qu’à faire ainsi, tout est perdu, et qu’elle ferait mieux de les abandonner. Finalement, il la pose en une telle inquiétude et une telle défiance, qu’elle pense que tout ce qu’elle fait est sans résultat et sans fruit, si bien que sa désolation et sa crainte augmente, au point qu’elle croirait presque que Dieu l’a oubliée. Alors que c’est le contraire qui est vrai : les biens qui se retirent de la sécheresse et du manque de dévotion sont innombrables, pour peu que l’âme comprenne ce que Dieu veut à travers cela, ce qui dépend d’elle n’étant que de le supporter et de persévérer dans la prière.
En effet, comme dit saint Grégoire, Dieu aime beaucoup la prière faite avec foi et confiance, même si l’âme s’y trouve sèche et complètement privée de goût, tout en y persévérant avec une véritable félicité. Même si elle se trouve amère et distraite, et qu’à son jugement elle ne peut penser à rien de valable, cette prière n’est pas perdue, car la tribulation même, supportée avec patience devant Dieu, prie et intercède devant Lui ; et selon le même saint Grégoire, cette amertume de la tribulation resplendit devant le Seigneur, et porte à Dieu plus que les autres, et, pour parler ainsi, le force à nous favoriser.
D’où il s’ensuit qu’aucune œuvre bonne ne doit être délaissée sous prétexte que l’âme se trouve stupide et inquiète, car en la laissant, nous faisons ce que voulait le démon et nous nous privons d’un fruit merveilleux.
Jean de Bonilla (XVIe S),
Traité de la Paix de l’âme, ch. XI
Dieu n’inquiète jamais ; le démon inquiète toujours. Et tous les prétextes lui sont bons pour cela : il jouera de notre (fausse) humilité pour nous faire croire que nous ne sommes pas dignes d’être aimés par Dieu, il nourrira nos scrupules, surtout, pour nous inviter à prudemment nous méfier de notre Père. Or, nous ne nous tromperons jamais lorsque nous nous jetterons avec foi dans les bras de Dieu : en aucun cas ce ne peut être une erreur. C’est ce saut de la foi qui nous libèrerait de toute emprise du tentateur, et c’est exactement cela qu’il veut éviter à tout prix.
Le piège le plus grossier et le plus efficace du démon est de nous faire croire qu’une prière distraite, ou sèche, ou pleine d’ennui, est sans valeur. Alors qu’en permettant ces difficultés purement psychologiques, Dieu fait grandir notre foi purement spirituelle : rester fidèle à la prière malgré cet apparent silence de Dieu, est la garantie d’un progrès proportionné à ce silence même. Comme une fusée franchit sans résistance des milliers de kilomètres dans le vide intersidéral, l’âme qui ne sent plus rien dans son oraison, avance en réalité à toute allure sans s’en rendre compte dans la lumière divine, précisément parce qu’elle n’est plus freinée par ces retours sur elle-même dont elle se satisfaisait dans les débuts. Mais tout comme le cosmonaute ne voit que la nuit autour de lui, l’homme de foi ne voit pas cette lumière que plus rien n’arrête, et dans laquelle il est pourtant plongé.
Bonilla (Jean de, XVIe S)
On ne sait presque rien de ce franciscain espagnol, sinon qu’il était supérieur de son couvent à Palencia (250 km au nord de Madrid) en 1571. En 1580 paraît son petit Traité de la Paix de l’âme. Le succès en fut immense dans toutes les langues. C’est souvent sous le nom de Scupoli qu’il fut répandu dans toute l’Europe.
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