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Quand il faut choisir entre prière et action.

 1° Les bonnes œuvres – eussent-elles pour objet Jésus Christ lui-même – et une chose aussi nécessaire que la nourriture, sont en elles-mêmes d’une moindre valeur que l’oraison et le repos de la contemplation. Par conséquent, il faut en général préférer l’oraison à l’action et y donner beaucoup plus de temps. Par l’oraison j’entends ici tous les exercices de piété dont l’âme est l’objet immédiat.

2° Quand les œuvres extérieures qui regardent le prochain ne sont pas de nécessité absolue, il ne faut pas tellement les multiplier qu’elles prennent sur nos prières et sur nos exercices intérieurs. On a beau alléguer le zèle et la charité : le zèle doit être réglé, et la charité doit commencer par nous-même.

3° Lors même que les œuvres extérieures sont indispensables, et que la volonté de Dieu y est expresse, il faut tâcher de s’en acquitter sans sortir du repos intérieur ; en sorte que dans l’action l’âme continue d’être unie à Dieu, et qu’elle ne perde point un certain recueillement qui doit l’accompagner partout. Comme cela est d’une pratique assez difficile, et n’est propre qu’aux âmes avancées, tous les maîtres de la vie spirituelle recommandent aux commençants de donner le moins qu’ils pourront à l’action, et de s’appliquer davantage à l’oraison. Un temps viendra où l’oraison leur étant devenue, pour ainsi dire, naturelle, ils pourront, si Dieu le juge à propos, agir beaucoup au-dehors, sans perdre le repos du dedans.

Jean-Nicolas Grou (1731-1803), Manuel des âmes intérieures, « De l’enfance spirituelle »

 

 « Tu nous a fait pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en toi. » Nous connaissons tous ce cri du cœur de saint Augustin. Reposer en Dieu : telle est notre vocation parce que tel est notre bonheur, et voilà pourquoi l’oraison et le repos de la contemplation sont le secret de l’équilibre de toute vie véritablement humaine.

Tant que nous avons le choix, il nous faut donc toujours préférer l’oraison – comprise avec Grou au sens large de tout ce qui entretient notre intimité avec Dieu – aux autres activités.

Certes, nous n’avons pas toujours le choix, mais c’est Dieu lui-même qui, dans l’oraison, nous fera passer à l’action. Et comment nous l’indique-t-il ? Grou nous parle de nécessité absolue, d’œuvres extérieures indispensables : c’est d’abord à travers cette volonté de Dieu expresse, qui, au fond, correspond à notre devoir d’état, que Dieu parle. C’est ainsi qu’un père de famille doit s’occuper de ses enfants ou un curé de ses paroissiens, et cela de la manière que Dieu lui-même lui demande à travers ce qu’en dit l’Écriture Sainte et l’enseignement de l’Église. Mieux encore : c’est au fil du développement d’une vie d’oraison que les invitations de Dieu se révèleront de plus en plus clairement, et deviendront alors ses « volontés expresses ».

Et lorsque l’action nous est demandée par Dieu, elle n’est plus un empêchement à l’intimité avec lui. En réalité, si la contemplation nous met habituellement en retrait du monde et de son agitation, c’est l’union à Dieu qu’elle vise, et l’union à Dieu consiste à vivre sa volonté quelle qu’elle soit, si bien que si Dieu le juge à propos, le contemplatif pourra être amené à agir beaucoup au-dehors sans perdre le repos du dedans.

Grou (Jean-Nicolas, 1731-1803)
Né à Calais, le jeune Grou entre à 15 ans chez les jésuites.Brillant professeur de lettres à La Flèche, il s’exile en Lorraine lors de la suppression de la Compagnie en 1763. Bientôt à Paris, il se consacre à la direction spirituelle, avant un nouvel exil en Angleterre du fait de la Révolution française.