Mercredi 8 juillet 2026

Saint Aquilla et sainte Priscille

Conduite corporelle et conduite spirituelle

La vertu corporelle, pratiquée dans L’hèsychia, purifie le corps de la matière qui est en lui, et la vertu de la pensée rend l’âme humble et la dégage des préoccupations terrestres relatives aux choses périssables, pour qu’elle ne s’entretienne plus avec elles d’une façon passionnée, mais qu’elle soit mue plutôt par sa contemplation. Cette contemplation la rend proche de la nudité de l’intellect, que l’on appelle contemplation immatérielle. C’est elle qui est la vertu spirituelle. Celle-ci élève la pensée au-dessus des choses terrestres, la rend proche de la première contemplation spirituelle, la met en présence de Dieu dans la contemplation de sa gloire indicible, lui faisant percevoir la grandeur de sa nature ; elle la sépare ainsi du monde présent et des réalités sensibles qui s’y trouvent. Nous sommes ainsi fortifiés dans notre espérance en ce qui nous est réservé dans les cieux (cf. Col., 1, 5), et dans la pleine certitude que cela adviendra en son temps. C’est là la persuasion dont parle l’Apôtre (cf Gal., 5, 8), cette pleine certitude intérieure en laquelle notre intellect se réjouit spirituellement, cette espérance en ce qui nous a été promis. Mais quelles sont ces choses, et en quoi chacune d’entre elles consiste, écoute-le.

D’abord, la conduite corporelle qui plaît à Dieu. On appelle « œuvres corporelles » ce que l’on fait pour purifier la chair, en agissant vertueusement par des actions visibles qui débarrassent la chair de ses impuretés. La conduite de la pensée est, elle, l’œuvre du cœur, œuvre que l’on accomplit en se souciant constamment du Jugement, c’est-à-dire de la justice de Dieu et de ses sentences ; en pratiquant la prière continuelle du cœur ; en pensant à la Providence et à la sollicitude de Dieu, qui s’exercent en ce monde sur tous et sur chacun à la fois ; en étant vigilant à l’égard des passions secrètes, de peur qu’il ne se rencontre quelque chose qui en provienne dans notre domaine secret et spirituel. Tout cela est le travail du cœur, que l’on appelle « conduite de la pensée ». Grâce au travail accompli au moyen de cette conduite, que l’on appelle aussi « pratique psychique » le cœur s’affine et fuit toute compromission avec cette vie appelée à disparaître et contre nature. Il est alors amené à comprendre, lorsqu’il contemple les choses sensibles, qu’elles ont été créées pour les besoins du corps, pour favoriser sa croissance, et pour que, grâce à elles, soient fortifiés les quatre éléments qui le composent, et non pour satisfaire les passions.

La conduite spirituelle consiste en une activité où l’on ne se sert pas des sens ; les Pères l’ont décrite comme celle où l’intellect des saints reçoit la contemplation suprême, et où la lourdeur du corps a été enlevée ; c’est ainsi que la contemplation devient spirituelle. La contemplation suprême correspond à l’état dans lequel l’homme a été créé. De là, l’intellect est aisément amené à cette connaissance qui l’unifie totalement, qu’on peut appeler plus précisément « l’émerveillement devant Dieu. » C’est là l’état spirituel le plus élevé, qui constitue les biens à venir et qui nous sera accordé dans la liberté de la vie immortelle, après la résurrection. Alors, la nature humaine ne cessera plus d’être dans cet émerveillement devant Dieu, et elle ne pensera plus à rien de ce qui se rapporte aux créatures. S’il existait quelque chose qui soit semblable à Dieu, l’intellect pourrait tantôt être attiré par cette chose, tantôt par Dieu. Mais puisque toute la beauté de ce qui existera dans ce monde nouveau à venir sera inférieure à la beauté de Dieu, comment la pensée pourrait-elle être détournée par sa contemplation de celle de la divine beauté ? Qu’est-ce qui pourrait l’en détourner ? La tristesse d’avoir à mourir ? Le poids de la chair ? Le souvenir de ses proches ? Les nécessités de la nature ? Les malheurs ? Les adversités ? Des distractions involontaires ? La faiblesse de la nature ? Les éléments qui nous entourent ? Le commerce des autres ? L’acédie ? La fatigue excessive du corps ? Certes non. Toutes ces choses peuvent bien arriver dans le monde présent, mais lorsque le voile des passions aura été enlevé et ne recouvrira plus les yeux de la pensée, lorsque lui apparaîtra la gloire divine, elle sera ravie dans l’émerveillement. Si Dieu n’avait pas limité la durée de telles expériences ici-bas, s’il avait permis que l’homme en jouisse durant toute sa vie, celui-ci ne voudrait jamais se séparer d’une telle contemplation ; à plus forte raison en sera-t-il ainsi dans l’au-delà, où tout ce que nous venons d’énumérer n’existera plus, car le bien y est sans limite. Nous jouirons pleinement de tout cela dans le palais du Roi, si nous nous en rendons dignes par notre manière de vivre. Comment donc la pensée pourrait-elle alors s’écarter et s’éloigner de cette merveilleuse et divine contemplation, pour retomber dans quelque autre chose ? Malheur à nous ! Car nous méconnaissons notre âme, et cet autre mode de vie auquel nous sommes appelés ; tandis que la vie présente, si fragile, cette condition animale, les tribulations du monde, et le monde lui-même, avec sa malice et ses facilités, nous les croyons être quelque chose.

Mais, ô Christ, seul puissant, « bienheureux celui qui a en toi son soutien, et qui en son cœur a disposé des ascensions » (Ps.83, 6). Toi, Seigneur, détourne notre visage de ce monde, en nous donnant de te désirer, afin que nous sachions le voir tel qu’il est, et que nous ne croyions plus à l’ombre comme à la vérité. Rénove, Seigneur, renouvelle le zèle dans notre pensée avant notre mort ; qu’ainsi, en premier lieu, à l’heure de notre départ, nous sachions quelle fut notre entrée en ce monde et quelle va en être notre sortie ; qu’ensuite, ayant achevé l’œuvre qu’il nous a été demandé d’accomplir en cette vie, selon ta volonté, nous espérions, avec une pensée pleine de confiance, recevoir les grands biens que ton amour a préparés pour le second renouvellement de toutes choses, selon la promesse des Écritures, — biens dont nous gardons le souvenir dès lors que nous croyons en tes mystères.

Saint Isaac le Syrien, Discours ascétiques, 17

L´Auteur :

Isaac le Syrien (Saint, 640-700)

Né dans l'actuel Qatar, moine très jeune, saint Isaac le Syrien est sacré, vers 676, évêque de Ninive. Très rapidement, il renonce à cette charge qui l’empêche de continuer sa vie d’ermite. Il entre au monastère de Rabban Shabur sur le mont Shoustar (Kurdistan septentrional) et finit aveugle. Il meurt à une date inconnue. Ses écrits ont profondément marqué la tradition spirituelle orientale.