Lundi 12 janvier 2026

Pain matériel et pain spirituel

Avec quelle élégance la Sagesse divine n’a-t-elle pas mis en ordre cette prière ! Après les réalités célestes, c’est-à-dire après le nom de Dieu, la volonté de Dieu et le règne de Dieu, elle fait place maintenant à une demande concernant les nécessités terrestres : « Cherchez d’abord le royaume, et le reste vous sera donné par surcroît ! » (Mt 6, 33)

Cependant, comprenons plutôt « donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien » du point de vue spirituel. En effet, notre pain, c’est le Christ ; car le Christ, c’est la vie, tout comme le pain, c’est la vie : « Je suis, dit-il, le pain de la vie. » (Jn 6, 35) Et un peu plus haut, il disait : « La parole du Dieu vivant, c’est le pain descendu des cieux. » D’autant que son corps est contenu dans le pain : « Ceci est mon corps. » (Lc 22, 19) Ainsi, demander notre pain quotidien, c’est demander d’être continuellement dans le Christ, et de s’intégrer à son corps.

Mais Jésus ordonne aussi de demander du pain matériel, ce qui est la seule chose nécessaire pour ses fidèles : le reste, ce sont les païens qui le recherchent. Et c’est ce qu’il montre par ses exemples et qu’il illustre par ses paraboles.

Enfin, Jésus ajoute : « Donne-nous ‘aujourd’hui’ », lui qui avait dit auparavant : « Ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez le lendemain. » (Lc 11, 5) Et c’est également le sens de la parabole de l’homme aux greniers abondamment pourvus de grain, qui pensait les agrandir et s’assurer de réserves pour longtemps, et qui meurt la nuit suivante. (Lc 12, 16)

Tertullien († 220), De la prière, VI

MÉDITER LE NOTRE PÈRE

Tertullien est en fait le plus ancien commentateur du Notre Père, et il nous donne ici une double interprétation du pain quotidien, qui sera suivie par toute la Tradition ultérieure : ce pain, c’est assurément le pain matériel, mais c’est d’abord Jésus lui-même, « pain de vie » que nous recevons dans l’eucharistie.

Nous demandons à Dieu le pain matériel, parce que nous avons confiance en sa providence qui n’abandonne pas ses enfants ; et nous le demandons chaque jour parce qu’on ne fait pas de réserve de providence ! Et nous ne demandons que du pain, parce que notre pèlerinage terrestre n’a pas besoin de plus et que nous n’avons pas l’intention de nous installer ici-bas.

Nous demandons à Dieu le pain spirituel, parce que la vie éternelle nous est donnée par notre transformation en Jésus. Manger le pain eucharistique, corps de Jésus, en est le signe visible, même si la foi seule opère cette transformation.

VIVRE LE NOTRE PÈRE

Il y a une hiérarchie dans les demandes du Notre Père, parce qu’il y a une hiérarchie dans la vie chrétienne : la vie éternelle est plus importante que la vie terrestre, et c’est pourquoi celle-ci n’apparaît que dans la seconde partie de la prière de Jésus. Si nous inversons cette hiérarchie, si la recherche de la sécurité matérielle l’emporte sur celle du Royaume de Dieu, nous ne pourrons jamais dire sincèrement le Notre Père, nous ne serons jamais véritablement enfants de Dieu.

L´Auteur :

Tertullien (150-230)

Né à Carthage, fils d’officier, Tertullien devient avocat à Rome, puis se convertit et rentre à Carthage où il devient le principal écrivain latin chrétien avant la conversion de l’Empire. Il y fut le professeur de saint Cyprien. Peut-être fut-il ordonné prêtre. Génial, mais d’un tempérament excessif, ses traités sur le mariage ou le jeûne montrent un rigorisme intransigeant. Sa théologie puissante, en revanche, reste fondamentale sur la Trinité ou l’identité du Christ. Tertullien finira par passer en 207 à l’hérésie montaniste, rejetant pratiquement l’Église hiérarchique.