Vendredi 14 août 2026

La croix de Jésus devient notre croix

La sagesse infinie de Dieu a épousé les bassesses de notre nature humaine dans l’Incarnation ; cette même nature humaine a épousé la croix, les souffrances et les abjections de la mort. Et quand une âme épouse Jésus-Christ, elle contracte une union éternelle avec tout cela. Ô l’heureuse alliance ! Jésus est son époux : la folie de la croix, les souffrances et les mépris sont comme la dot de son mariage. Ô les précieuses richesses ! Si elle aime son époux, elle doit tendrement aimer tous les dons qu’il lui fait en l’épousant, parce qu’ils viennent de sa part, et qu’il en fait grande estime.

Mon âme, étant épouse de Jésus-Christ, vous voilà donc liée et engagée puissamment. Il est vrai que le joug de votre condition est pesant à la nature, car il faut désormais souffrir les injures, les affronts, les peines de corps et d’esprit ; il faut chercher les anéantissements, aimer les rebuts, et d’être le jouet des hommes ; passer pour un inconstant parmi les dévots, pour avoir peu d’esprit parmi les gens du monde ; ne point s’étonner des mauvais résultats, et en boire à longs traits l’humiliation, soit que vous en soyez cause ou non, voir aimer les autres et aimer votre petitesse.

Cet engagement vous fait peur, mon amie ; mais courage, vous pouvez tout en celui qui vous conforte.

Jean de Bernières-Louvigny (1602-1659), Le Chrétien intérieur, I, 14

Méditation

Nous avons vu un lien étroit entre l’Incarnation et la Passion de Jésus : nous aimant tel que nous sommes, c’est-à-dire tels que le péché nous a laissés, le chemin de l’incarnation est devenu le chemin de la croix, le chemin des souffrances, des abjections et de la mort.

Ce chemin est de toute façon le nôtre depuis le péché originel ; la question est de le vivre avec le Christ ou sans le Christ. Avec le Christ, il devient chemin de résurrection ; sans lui, il ne mène qu’à la tombe.

Le chrétien ne rencontre ni plus ni moins d’épreuves que le païen. Le païen cherche à éviter la croix, mais en réalité, il ne fait que la déplacer ; le chrétien la reçoit comme croix de Jésus, puisque par son incarnation, Jésus l’assume comme faisant partie de notre condition humaine. Et alors la croix change de sens : cette conséquence maudite de la séparation d’avec Dieu, devient occasion d’union à lui, et comme telle, de bonheur.

L´Auteur :

Bernières-Louvigny (Jean de, 1602-1659)

Fils d’un trésorier général de Caen, Jean de Bernières- Louvigny est un digne représentant de la nouvelle noblesse provinciale qui reconstruira la France civile et religieuse au lendemain des guerres de  religion. De petite santé, mais d’une prodigieuse vitalité intérieure, Jean de Bernières consacrera sa fortune aux entreprises spirituelles de son siècle. Vivant personnellement dans la solitude et l’austérité d’un ermite, il aménage dans sa propriété de Caen un « hospice » pour les âmes, pour y recevoir ses amis et tisser avec eux un réseau d’échange spirituel qui s’étendra sur toute la France. Plus largement, Jean de Bernières aura été l’animateur du groupe mystique normand né autour du capucin Jean- Chrysostome de Saint-Lô, qui essaimera à Paris, notamment à travers Jacques Bertot, aumônier des bénédictines de Montmartre et directeur de Jeanne Guyon. Tout en restant dans sa Normandie natale, Bernières sera mêlé de près aux épopées missionnaires de l’époque : il fut l’un des financiers et l’un des organisateurs de l’expédition de Marie de l’Incarnation au Canada, et seule sa santé l’aura empêché de l’y rejoindre. Mais ce grand spirituel ne fut pas un rêveur : tout comme son contemporain Gaston de Renty, il se dépensera sans compter pour fonder séminaires et hôpitaux. Les écrits de Bernières, connus à travers des transcriptions incertaines, notamment sous le titre du Chrétien intérieur, seront englobés comme tant d’autres dans les condamnations du Quiétisme de la fin du siècle, sans pour autant qu’il y ait lieu de se méfier le moins du monde de leur orthodoxie.